Est-ce la question du bonheur qui est ainsi posée ou n'en est-elle qu'un préliminaire ?

Bien des indices portent à croire que c'est l'expérience ou l'expérimentation qui mènent de la connaissance à la conscience. Ainsi un enfant sait que son parcours scolaire est important pour son futur, parce que tout le monde à peu de chose près le lui dit. Mais il ne s'en rendra compte, il n'en prendra conscience, que trop tard.

Est-ce parce qu'il ne croit pas ce qu'on lui dit ou est-ce parce qu'il ne comprend pas ce qu'on lui dit ? S'il ne croit pas ce qu'on lui dit, c'est peut-être parce qu'il croit qu'il est différent de tous. Il confondrait donc sa singularité avec le fait d'être éventuellement un cas particulier. S'il ne comprend pas ce qu'on lui dit, c'est sans doute parce que bien des phrases n'ont pas qu'un sens en raison de la diversité des évocations possibles de leurs composants. Ainsi le mot "futur" est certainement le mot qui pose un grand problème d'interprétation à l'enfant. Il n'a sans doute pas encore bien expérimenté ce que veux dire "futur". Il en va sans doute de même pour le mot "mourir".

Néanmoins, ne suffit-il pas à l'enfant de regarder un film retraçant la vie d'un autre enfant de l'école à la retraite, pour qu'il comprenne ce que peut vouloir dire "futur", pour qu'il prenne conscience du sens de ses actes ? Pourquoi n'est-ce probablement pas suffisant. Est-ce encore parce qu'il ne veut pas croire qu'il en sera sensiblement de même pour lui ou est-ce encore parce qu'un film de ce genre posera encore bien des problèmes d'interprétation ?

Prenons le problème dans un autre sens.

Je suis enseignant et m'irrite du comportement inconscient de certains enfants. Je sais pourtant que c'est un fait que les enfants sont inconscient, j'en ai moi-même fait l'expérience en tant qu'enfant. Pourtant quelque chose me retient d'en avoir pleinement conscience et de connaître de ce fait un certain apaisement en repérant mieux les leviers possibles de mes actions et le champs de leurs effets. C'est donc très certainement que je fantasme, au sens ou je crois pouvoir accomplir des choses impossibles ou "qui du moins ne dépendent pas de moi", comme le disent si bien les Stoïciens.

La conscience ne serait-elle dont rien d'autre qu'une connaissance claire et distincte informée par l'expérimentation ?

Mais qu'est-ce qui mène de la connaissance confuse à ce type de connaissance là ? Est-ce seulement l'expérimentation ? Ne voit-t-on pas partout des personnes qui, bien qu'elles semblent avoir bénéficié d'un temps d'expérimentation important, ne parviennent pas à ce type de conscience ?

Est-ce par que tout expérimentation suppose un théorie ou des hypothèses que l'on doit mettre à l'épreuve ? Est-ce pour cela que nous mêmes et bien d'autres semblons vivre sans même apprendre, par ce que dans le fond nous ne vérifions rien, parce que nous expérimentons trop souvent dans le vide ? Ne comprenons-nous pas dans le fond ce que veut dire "expérience" ?

Mais alors la mort ? Comment dans ces conditions puis-je avoir une conscience claire et distincte de ce que cela veut dire pour moi de devoir mourir? De quoi devrais-je faire l'expérience ? Que devrais-je vérifier?

Bien des gens estiment semble-t-il que se poser ce type de questions est inutile, si ce n'est nocif pour le bonheur. Mais ce type de questions ne sont-elles pas celles qui permettent de formuler ces fameuses hypothèses à expérimenter.

Un Epicurien dirait peut-être : "D'accord, la mort est une question importante, mais inexpérimentable, et tes autres questions pratiques semblent te poser bien des soucis et te mèneront sans doute à trop souffrir de tes expérimentations. Cherche donc d'abord, si ton monde n'est pas trop dangereux, à te mettre à l'abri de ce type de questions en évitant tout simplement de devoir t'y confronter. Car à t'évertuer ainsi à manger des cailloux pour t'entrainer à survivre, tu vas perdre tout ta belle sensibilité. Et celle-là, moi-je te dis que ton bonheur en dépend".

Quoi répondre ?