De la connaissance à la conscience
Par Niklaus Vonderflu le quotidien du... vendredi, 14 décembre 2007, 22:28 - Pensées - Lien permanent
photo : CinemaCowgirl
Je sais que le soleil est distant de 149 597 870,691 kilomètres, mais en ai-je conscience ?
Je sais que la démocratie est le moins pire des systèmes politiques, mais en ai-je conscience ?
Je sais que je vais mourir, mais en ai-je conscience ?
Qu'est-ce que je veux dire quand je dis que je sais ? Quelle est la différence d'avec la conscience ?
Est-ce la question du bonheur qui est ainsi posée ou n'en est-elle qu'un préliminaire ?
Bien des indices portent à croire que c'est l'expérience ou l'expérimentation qui mènent de la connaissance à la conscience. Ainsi un enfant sait que son parcours scolaire est important pour son futur, parce que tout le monde à peu de chose près le lui dit. Mais il ne s'en rendra compte, il n'en prendra conscience, que trop tard.
Est-ce parce qu'il ne croit pas ce qu'on lui dit ou est-ce parce qu'il ne comprend pas ce qu'on lui dit ? S'il ne croit pas ce qu'on lui dit, c'est peut-être parce qu'il croit qu'il est différent de tous. Il confondrait donc sa singularité avec le fait d'être éventuellement un cas particulier. S'il ne comprend pas ce qu'on lui dit, c'est sans doute parce que bien des phrases n'ont pas qu'un sens en raison de la diversité des évocations possibles de leurs composants. Ainsi le mot "futur" est certainement le mot qui pose un grand problème d'interprétation à l'enfant. Il n'a sans doute pas encore bien expérimenté ce que veux dire "futur". Il en va sans doute de même pour le mot "mourir".
Néanmoins, ne suffit-il pas à l'enfant de regarder un film retraçant la vie d'un autre enfant de l'école à la retraite, pour qu'il comprenne ce que peut vouloir dire "futur", pour qu'il prenne conscience du sens de ses actes ? Pourquoi n'est-ce probablement pas suffisant. Est-ce encore parce qu'il ne veut pas croire qu'il en sera sensiblement de même pour lui ou est-ce encore parce qu'un film de ce genre posera encore bien des problèmes d'interprétation ?
Prenons le problème dans un autre sens.
Je suis enseignant et m'irrite du comportement inconscient de certains enfants. Je sais pourtant que c'est un fait que les enfants sont inconscient, j'en ai moi-même fait l'expérience en tant qu'enfant. Pourtant quelque chose me retient d'en avoir pleinement conscience et de connaître de ce fait un certain apaisement en repérant mieux les leviers possibles de mes actions et le champs de leurs effets. C'est donc très certainement que je fantasme, au sens ou je crois pouvoir accomplir des choses impossibles ou "qui du moins ne dépendent pas de moi", comme le disent si bien les Stoïciens.
La conscience ne serait-elle dont rien d'autre qu'une connaissance claire et distincte informée par l'expérimentation ?
Mais qu'est-ce qui mène de la connaissance confuse à ce type de connaissance là ? Est-ce seulement l'expérimentation ? Ne voit-t-on pas partout des personnes qui, bien qu'elles semblent avoir bénéficié d'un temps d'expérimentation important, ne parviennent pas à ce type de conscience ?
Est-ce par que tout expérimentation suppose un théorie ou des hypothèses que l'on doit mettre à l'épreuve ? Est-ce pour cela que nous mêmes et bien d'autres semblons vivre sans même apprendre, par ce que dans le fond nous ne vérifions rien, parce que nous expérimentons trop souvent dans le vide ? Ne comprenons-nous pas dans le fond ce que veut dire "expérience" ?
Mais alors la mort ? Comment dans ces conditions puis-je avoir une conscience claire et distincte de ce que cela veut dire pour moi de devoir mourir? De quoi devrais-je faire l'expérience ? Que devrais-je vérifier?
Bien des gens estiment semble-t-il que se poser ce type de questions est inutile, si ce n'est nocif pour le bonheur. Mais ce type de questions ne sont-elles pas celles qui permettent de formuler ces fameuses hypothèses à expérimenter.
Un Epicurien dirait peut-être : "D'accord, la mort est une question importante, mais inexpérimentable, et tes autres questions pratiques semblent te poser bien des soucis et te mèneront sans doute à trop souffrir de tes expérimentations. Cherche donc d'abord, si ton monde n'est pas trop dangereux, à te mettre à l'abri de ce type de questions en évitant tout simplement de devoir t'y confronter. Car à t'évertuer ainsi à manger des cailloux pour t'entrainer à survivre, tu vas perdre tout ta belle sensibilité. Et celle-là, moi-je te dis que ton bonheur en dépend".
Quoi répondre ?

Commentaires
comme disait Gotlib : " tuer la mort ne serait-ce qu'une seconde n'est-ce pas devenir immortel l'espace d'une seconde ?"
Je n’ai pas de réponse mais des questions :
o Une assertion vraie est-elle une connaissance pour celui qui ne sait la relier à aucun savoir (qui par exemple ne sait pas comment a pu être calculée la distance de la terre au soleil)
o N’est-ce pas plutôt une information vide de sens tant qu’elle ne s’intègre pas à un savoir organisé qu’il soit scientifique, symbolique ou d’une autre nature.
o Pour qu’une assertion quelconque ait un retentissement sur la conscience, ne faut-il pas qu’elle fasse sens et donc qu’elle s’intègre à un savoir ?
Sans doute avons-nous la même intuition, mais vous poussez l'analyse plus loin en disant qu'une vérité peut être réellement vide de sens. Je ne sais pas si en tant que vérité une assertion peut être vide de sens, sauf si je dis par exemple : "il est vrai que la mniobuline est une parseïde." sans que je sache ce que ce que l'un et l'autre terme désignent.
Il me semble que dans l'exemple de la distance de la terre au soleil, les mots "terre" et "soleil" ont bien un sens pour moi, parce que je les intègre à un savoir organisé qui se manifeste dans ma façon de fabriquer une horloge solaire ou encore de calculer la longueur du trajet de la terre autour du soleil, si je dois vraiment prendre en compte l'élément distance. Néanmoins, il ne me semble pas que j'accède à cet état de conscience que pourrait avoir celui qui fait réellement l'expérience d'un voyage de la terre au soleil.
Je veux donc dire qu'il ne suffit pas qu'une assertion fasse sens pour qu'elle retentisse dans la conscience, sans doute parce que je mets sous le terme de "conscience" quelque chose que je suppose être plus "complet" ou "total" que le simple fait de saisir UN sens que me fournit l'intégration d'une assertion à un savoir constitué.
Mais il est fort possible qu'une telle conscience totale ou parfaite n'existe pas, et qu'en fait toute prise de conscience et la série des effets psychologiques qui l'accompagnent, n'est que la conséquence, comme vous le supposez, de l'intégration d'une vérité à un ensemble organisé de connaissances.
Toutefois, toutefois...
Je me souviens avoir pris un jour conscience de ce qu'était le blues, en observant un homme mimer par ses gestes et son visage les tensions inhérentes à cette musique. Il m'a semblé alors non pas simplement savoir ce qu'était cette musique, avec ses notes particulières, la structure de ces accords etc. mais véritablement grandir et changer radicalement du fait de cette connaissance, parce qu'enfin j'avais expérimenté ou fait l'expérience, à travers ces gestes et cette attitude, de ce qu'était le blues.
Je ne veux pas dire par la que j'ai une conscience parfaite du blues, mais au moins une conscience qui ne se réduit pas à un savoir technique, mais qui participe peut-être, comme vous le supposiez, d'un savoir symbolique ou encore d'une autre nature.
En résumé, l'expérimentation dont je parlais a sans doute quelque chose à voir avec un savoir symbolique ou d'une autre nature, qu'il s'agirait de définir plus précisément.
Je supposais encore, pour ma part, que se poser ce type de problèmes en mettant à nu certaines hypothèses, participait de la possibilité d'effectuer de véritables expériences.
Merci pour vos questions qui jouent justement ce rôle.