La vie, (n'est) pas un argument !
Par Niklaus Vonderflu le quotidien du... jeudi, 20 mars 2008, 14:59 - Journal - Lien permanent
photo :virgilion
Ressources : Friedrich Nietzsche, Die Fröhliche Wissenschaft, PDF - via metaphysica.blogspot.com
Ayant quelques acquintances avec l'allemand, je m'en veux de ne pas assez lire "dans le texte" les philosophes qui ont écrit dans cette langue, même si au cours de mes études j'ai du traduire quelques textes de Schelling, Hegel et Nietzsche.
Ne sachant me passer des écrits de ce dernier, surtout l'hiver, et profitant aujourd'hui de ses toutes dernières effluves de glace qui descendent de nos montagnes, je me propose de traduire une court aphorisme tiré du Gai Savoir (die Fröhliche Wissenschaft) qui me semble paradigmatique d'une pensée qui veut rendre manifeste les conditions sous lesquelles la vie doit être envisagée du point de vue de la connaissance :
121
Das Leben kein Argument. — Wir haben uns eine Welt zurecht gemacht, in der wir leben können — mit der Annahme von Körpern, Linien, Flächen, Ursachen und Wirkungen, Bewegung und Ruhe, Gestalt und Inhalt: ohne diese Glaubensartikel hielte es jetzt Keiner aus zu leben! Aber damit sind sie noch nichts Bewiesenes. Das Leben ist kein Argument; unter den Bedingungen des Lebens könnte der Irrthum sein.
traduction :
121
La vie, (n'est) pas un argument - Nous nous sommes fait un monde dans lequel nous pouvons vivre - en supposant des corps, des lignes, des surfaces, des causes et des effets, du mouvement et du repos, forme et contenu : sans ces articles de foi, personne ne supporterait maintenant de vivre! Mais ce faisant, ils ne sont encore rien de démontré. La vie n'est pas un argument; parmi les conditions de la vie, il pourrait y avoir l'erreur.

Commentaires
Argument:
Raisonnement destiné à prouver ou à réfuter une proposition.
Preuve à l'appui ou à l'encontre d'une proposition.
... Ne dit pas si le raisonnement est là pour prouver ou réfuter...
L'erreur fait partie même de l'argument.
ou hasard?
Meta-raisonnement? ...
Une des propositions à réfuter serait : "les catégories de la causalité et celles qui régissent notre perception de l'ordre spatial et temporel, correspondent à la structure du Réel, parce que leur efficacité est démontrée en tant que moyen de survie."
Nietzsche écrit toujours dans le Gai Savoir (une traduction différente est disponible dans Wikisource) :
Ici c'est donc la vie (ou survie) qui prétend au statut de preuve...
Il est vrai que Nietzsche ne prouve pas que la vie n'est pas un bon argument pour les "vérités" auxquelles conduit l'emploi de nos catégories logiques, il ne fait que supposer que l'erreur peut tout aussi bien être envisagée comme condition de la survie; ici la myopie inhérente à la logique.
Donc dans ce cadre stricte, Nietzsche ne prouve pas que l'erreur est une condition de la vie, il ne le peut pas sans effectivement utiliser les catégories de la cause et de l'effet qu'il suppose lui-même être factice. l'argument cité plus haut concernant la survie perçue comme effet du à la "myopie" de la logique, n'est recevable que par ceux qui croient aux catégories de la logique et de la perceptions.
Alors que fait-il s'il ne prouve rien ?
Sans doute pas. Ou alors certainement, mais en un sens particulier :
Oui sans doute en un sens, mais en un sens qui ne suppose pas une raison qui prouve, en adhérant au Réel par quelque "divine" ressemblance, mais en un sens "insensé" :
Alors que fait-il s'il ne prouve rien ?
Sans s'avancer beaucoup, ont peut dire que dans la tradition Socratique, il questionne.
Comment donc, à défaut de se supprimer soi-même ou d'autres, comme ce qui a été fait le siècle suivant par le peuple allemand dont est issu Nietzsche; Comment donc supprimer nos vénérations et devenir dieu en même temps? Qu'est-ce qu'un polythéisme sans vénération?
Fin des aphorismes du Gai Savoir suivi des chansons du prince hors la loi.
Méta-raisonnement ? Peut-être une sorte de musique ou de danse. Et si toute, ou au moins un certain type de question l'était ?
Je m'interroge encore sur notre appréhension du réel... Même par la pensée, il n'est pas régi par notre "perception" de ce dernier? Appréhension immédiate...
Percevoir (percer à jour...?) à la fois idée et image...
Sentir, voir, en même temps que les choses perçues sont pensées (cf. la phénomenologie de la perception du beau Merleau-Ponty)
L'OEIL ET L'ESPRIT...
Quelle démonstration nécessaire alors?
"l'énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible. Lui qui regarde toutes choses, il peut aussi se regarder, et reconnaitre dans ce qu'il voit alors "l'autre côté" de sa puissance voyante. Il se voit voyant, il se touche touchant, il est visible et sensible pour soi-même. C'est un soi, non par transparence, comme la pensée, qui ne pense quoi que ce soit qu'en l'assimilant, en le constituant, en le transformant en pensée- mais un soi par confusion, narcissique, inhérence de celui-ci qui voit, de celui qui touche à ce qu'il touche, du sentant au senti- un soi donc qui est pris entre des choses, qui a une face et un dos, un passé et un avenir..."
Parole de ... plasticienne...
Il est inquiétant en effet de se rendre compte, qu’il n’y a peut-être presque aucune réalité que nous ne saisissions pas sous quelques conditions. Ainsi l’espace et le temps comme conditions de notre sensibilité, disait Kant. Par dessus, ou au dedans, les mathématiques qui sont comme les ouvrières mettant à jour les formes nécessaires sous lesquelles toute connaissance objective doit se présenter ou s’agencer. Mais aussi l’art qui lorsqu’il se fait abstrait, c’est-à-dire, lorsque qu’il n’y a plus rien dans la perception qui flatte les sentiments liés à l’éducation - roses, femmes nues ou paysages reposants - peut rendre sensible le jeu harmonique des poids associés aux lignes et figures.
Alors "oui" dirait Kant, non seulement l'esprit trouve beaucoup de lui-même lorsqu'il perçoit le réel, puisqu'il le re-présente. En même temps, le réel tranche dans ses théories, puisque l'esprit ne trouve pas "le poids" dans le concept de "corps" par simple analyse, comme il ne trouve pas la propriété d'avoir une somme d'angles égale à 180° dans le concept de triangle.
L'esprit, bien qu'il conditionne toute réception du réel ne s'y substitue pas pour autant. Le réel a cette "dureté" irréductible, que le rêveur retrouve facilement au fond du puits dans lequel il est tombé par inadvertance.
Rien d’immédiat alors ? Rien de strictement réel ? Ne serait-ce pas ce que nie Merlot Ponty ?
Lorsque je presse mes doigts les uns contre les autres, lorsque je me caresse, n'y a-t-il pas dans cette sensation quelque chose qui ne se réduit pas à du perçu, ou du moins quelque chose qui se présente "tout nu" ? Quand les conditions de toute perception (ici les sens) se perçoivent elles-mêmes percevant, quand les conditions font comme "un retour sur elles-même", un peu à la façon des mathématiques scrutant avec l'aide de l'entendement les conditions sous lesquelles l'espace et le temps sont nécessairement perçus, mais cette fois-ci sans l'aide de l'entendement justement, alors advient la conscience d'une singularité habitant le monde, "singularité" qui comme l'angle droit d'un carré a "deux faces" ou deux "prolongements", ne cesse d'échapper à l'analyse, mais se conçoit uniquement comme un croisement, une intersections ou toute chose impliquant le rapport conflictuel de deux acteurs.
Dans l'aphorisme de Nietzsche, il y a cette idée que ces conditions sous lesquelles le réel nous apparaît nécessairement, bien que conditions, bien que garantes de la nécessité, ont elles-mêmes peut-être leur revers, leur tache aveugle. Si je suis Kantien, je ne peux connaître que le monde pour moi, c'est à dire les phénomènes, mais je ne sais rien du monde en soi, c'est à dire celui qui serait indépendant de toute forme d'appréhension. Mais une fois conscient de celà, je tiens néamoins ferme un critère de vérité : géométrie, arithmétique... Il est mon seul horizon de connaissance objective.
Avec Nietzsche, il y a la remise en question de cet horizon. Il relativise cet horizon à l'aune de l'utilité et suppose qu'il n'y peut-être pas adéquation entre utilité, nécessité et vérité. Il suggère que l'utilité pourrait avoir l'erreur comme condition.
Dans cette perspective, les singularités que désigne Merlot Ponty sont peut-être les lieux où point d'erreur n'est possible, car elle sont commencement ou fondement, toute erreur étant à mettre sur le compte d'une dissimétrie presque morale d'interprétation : "la vie est un argument".
Je reprends ta phrase:
"Rien d’immédiat alors ? Rien de strictement réel ? Ne serait-ce pas ce que nie Merleau-Ponty ?
Lorsque je presse mes doigts les uns contre les autres, lorsque je me caresse, n'y a-t-il pas dans cette sensation quelque chose qui ne se réduit pas à du perçu, ou du moins quelque chose qui se présente "tout nu" ?"
Je crois que si, au contraire... C'est ce qu'il dit.
Bien que non spécialiste (curieuse et aspirante seulement à cette pensée) il me semble au contraire que dans cette appréhension du réel il y a une espèce d'irréductibilité à l'entendement justement. Il ne réduit pas l'observation du monde à du perçu. Il y ajoute une autre dimension. La reversibilité de ce monde, perçu en même temps qu'il perçoit l'observant. Révélations instantanées.
Une espèce d'évidence... Mais qui laisse largement place à l'erreur. Pourquoi pas...
Il ajoute, me semble-t-il une dimension nouvelle, ne considérant pas le monde comme étant vérifiable en soi. Mais introduit la place d'une pensée -et d'un oeil- actifs, participants ( donc transformants) dans l'obseravtion du réel et sa compréhension. (faire de l'homme une partie d'un tout) Sujet, actif, agissant, transformant... du monde. Il est peut-être l'erreur dans l'objectivité du réel??? Je m'égare...
Je te conseille la lecture d'un ouvrage que tu connais peut-être déjà: "la psychologie de la forme" de Paul Guillaume. L'idée générale. L'homme fait partie d'un tout. Ni spiritualisme, ni matérialisme. Théorie basée sur des faits scientifiques en même temps qu'elle considère la perception "extérieure" comme un évènement "intérieur" au sujet percevant.
Cet ouvrage oscille entre philo, psycho, sciences. (si tu le lis, promis je m'y remets)
Quatrième de couverture pour te donner envie...
"
La psychologie classique, issue de l'Empirisme philosophique philosophique, partait des sensations élémentaires pour construire avec elles, soit par le mécanisme de l'association, soit par des opérations synthétiques de l'esprit, des objets plus ou moins organisés. Une telle conception aboutissait, à la fin du XIX siècle, à une série de problèmes théoriques et de difficultés qui faisaient ressortir l'insuffisance de ses principes.
La psychologie de la forme,est née d'une réaction contre ces analyses traditionnelles. Partie de l'étude, faite en laboratoire, de certains phénomènes de perception, elle a mis en évidence la cartère d'organisation autonome par lequel elle a défini les formes."
Aussi, théories interressantes dans l'approche de la gestaltthéorie.
Quand j'ai dit "Ne serait-ce pas ce que nie Merleau-Ponty ?", je voulais justement aller dans le sens de ton interprétation, mais ma grammaire a sans doute péché par gourmandise de négation...
C'est en effet un groupe d'"évidences" antérieures à tout conditionnement de l'entendement que semble désigner M.P; groupe d'évidences que je qualifiais de "toutes nues"; nudité ou candeur que l'on peut supposer, comme tu le fais, comme étant germe d'erreur, si l'on veut bien concevoir sa transformation en "pudeur" comme l'antonyme d'un certain cynisme ... auquel nous renvoie Nietzsche.
Merci pour ton conseil de lecture que je ne connais que de nom.
Je m'y attacherai à l'occasion d'une librairie.
A bientôt j'espère, ici ou dans un prochain billet consacré à l'égoïsme.