bloquages
Par Niklaus Vonderflu le quotidien du... dimanche, 4 janvier 2009, 23:47 - Journal - Lien permanent
photo : eozikune
Ressources : Patrice Loraux, du bon usage de l'impasse dans la pensée
Mes retrouvailles hivernales avec Nietzsche se précisent.
Il me semble qu'il y a un temps pour tout en philosophie, et de même que Nietzsche voulait en psychologue montrer à quel point telle ou telle philosophie reflétait tel ou tel état/pensée du corps, de même je soupçonne que les saisons, ou du moins les habitudes qu'on y prend, impliquent telle ou telle attitude de pensée et donc ici de penseurs.
On pourrait dire que l'hiver commence pour moi avec Nietzsche et plus précisément son Gai Savoir, dont on a déjà discuté ici. Soudain, je l'emmène dans ma poche de veste, le lis lors de certains trajets, ou comme un voleur pendant les pauses de mon travail. Ce soir je l'ai devant moi, afin d'en citer un passage. Il me faut laisser pénétrer cet aguicheur, lui redonner la parole, car il se trouve que comme l'effet du froid sur les serrures, cette période de l'année me bloque. Il me faut de l'eau de vie, il me faut du feu Héraclitéen, il me faut du Nietzsche.
La conscience intellectuelle. - Sans cesse je fais la même expérience, sans cesse je me refuse à son évidence, je ne veux pas la croire encore que le fait soit pour moi tangible : la conscience intellectuelle fait défaut à la plupart ; et souvent il me semblait qu'à exiger pareille conscience, on fût réduit, au sein de villes les plus peuplées, à vivre aussi solitaire qu'au désert. Chacun te regarde d'un œil étranger et continue à manier sa balance, nommant ceci bon, cela mauvais ; nul ne rougit de honte, si tu lui fait remarquer que ces poids n'ont pas leurs pesant voulu, - ce qui d'ailleurs ne provoque aucune indignation contre toi : peut-être rit-on de tes doutes. Je veux dire : la plupart ne jugent point méprisable de croire ceci ou cela et d'y conformer leur manière de vivre, sans avoir pris conscience au préalable des raisons dernières et les plus certaines du pour et du contre, sans même se soucier de donner ultérieurement pareilles raisons, - et les hommes les plus doués, les femmes les plus nobles appartiennent encore à cette catégorie du plus grand nombre. (...)
F. Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre premier, 2, trad. Pierre Klossowski

Commentaires
vous êtes dur avec héraclite.
pour synthétiser nietzsche, c'est très très simple - pour celui qui le souhaite:
il suffit juste de voir (et non pas comprendre) ce qu'a trouvé ce brave friedrich à la fin du zarathoustra et, plus spécifiquement, quand advient la phrase "c'est mon matin, c'est mon oeuvre..."
une fois ceci vu, on peut s'épargner la lecture du reste (ceci n'a nulle valeur d'injonction).
Il ne me semble pas que je sois si dur avec Héraclite, si vous vouliez dire par là que ces deux philosophes n'ont rien de commun.
Il me semble que l'on trouve des intuitions similaires chez l'un et l'autre :
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"Ce qui est taillé en sens contraire s’assemble; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie, et c’est la discorde qui produit toutes les choses." Fragments 8.
"Suis tes meilleurs ou tes plus mauvais penchants et, avant tout, va à ta perte ! - dans les deux cas tu seras probablement encore, d'une façon ou d'une autre, le bienfaiteur qui encourage l'humanité, et, à cause de cela, tu pourras avoir tes louangeurs - et de même tes railleurs !" Gai Savoir 1.
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"C’est la maladie qui rend la santé douce et bonne ; c’est la faim qui fait de même désirer la satiété, et la fatigue, le repos." Fragments 111.
"(...) ce livre tout entier n'est que fête après les privations et les faiblesses, il est la jubilation des forces renaissantes, la nouvelle foi en demain et en après-demain, le sentiment soudain et le pressentiment de l'avenir, des aventures prochaines et des mers nouvellement ouvertes, des buts permis de nouveau et auxquels il est de nouveau permis de croire." Gai Savoir, Avant propos, 2ème ed.
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" Tu ne peux pas descendre deux fois dans les mêmes fleuves, car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi." Fragments 12.(Burnet, traduit par Reymond)
"(...) Qui par exemple ne savait discerner assez souvent l'"identique", quant à la nourriture ou quant aux animaux dangereux pour lui; qui par conséquent était top lent à classer, trop circonspect dans le classement, avait moins de chances de survie que celui qui tombait immédiatement sur l'identique parmi toutes sortes de réalités semblables. (...)" Gai Savoir 111.
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Certes il n'y a pas identité de doctrine, mais il me semble qu'il y a entre eux une ressemblance, une plus grande valeur donnée à la différence, au changement et à la tension, qu'à l'immobile au nécessaire ou au logique.
P.-S. Je n'ai malheureusement pas retrouvé le passage de Zarathoustra que vous citiez. Je reconduirai ma recherche dès que le temps me le permettra.
Merci encore de vos interventions
le passage du zarathoustra est dans la dernière page. c'est en quelque sorte la conclusion.
sur le fragment 12, il y a une précision que l'on peut ajouter: "moi" (au sens ego) est une entité changeante en permanence, cette phrase contient donc une double négation. (il me semble que "un même homme ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" est une phrase qu'on retrouve dans je ne sais plus quel courant bouddhiste ou hindouiste)
ma préférée d'héraclite, c'est celle-là: "par convention le chaud, par convention le froid, par convention le doux, par convention l'amer, par convention les couleurs, en réalité les atomes et le vide"