La conscience intellectuelle. - Sans cesse je fais la même expérience, sans cesse je me refuse à son évidence, je ne veux pas la croire encore que le fait soit pour moi tangible : la conscience intellectuelle fait défaut à la plupart ; et souvent il me semblait qu'à exiger pareille conscience, on fût réduit, au sein de villes les plus peuplées, à vivre aussi solitaire qu'au désert. Chacun te regarde d'un œil étranger et continue à manier sa balance, nommant ceci bon, cela mauvais ; nul ne rougit de honte, si tu lui fait remarquer que ces poids n'ont pas leurs pesant voulu, - ce qui d'ailleurs ne provoque aucune indignation contre toi : peut-être rit-on de tes doutes. Je veux dire : la plupart ne jugent point méprisable de croire ceci ou cela et d'y conformer leur manière de vivre, sans avoir pris conscience au préalable des raisons dernières et les plus certaines du pour et du contre, sans même se soucier de donner ultérieurement pareilles raisons, - et les hommes les plus doués, les femmes les plus nobles appartiennent encore à cette catégorie du plus grand nombre. (...)

F. Nietzsche, Le Gai Savoir, Livre premier, 2, trad. Pierre Klossowski