Impuissance ?
Par Niklaus Vonderflu le quotidien du... lundi, 6 avril 2009, 23:55 - Pensées - Lien permanent
photo : Nasos3 (original : L.DaVinci ?)
Qu'est-ce donc que ce sentiment de ne point être à sa place et de douter même que quelque place fut bonne pour soi ?
Comment ne point se persuader que l'on en a déjà assez vu pour tout ce qui peut "raisonnablement" s'offrir à nous et point assez pour ce qui pourrait excéder nos possibilités ?
Faut-il toujours et encore croire que le sens ne réside pas dans ce qui n'est pas mais uniquement dans ce qui est ?
Je veux dire le fantasme, la projection, doivent-ils être soustraits aux poids pesants sur le levier de notre puissance propre, ou bien jouent-ils néanmoins ce rôle de virtuelle rallonge à ce même levier, comme l'espoir pèse dans l'opposition du pessimisme et de l'optimisme, c'est-à-dire comme un "presque rien", une "miette philosophique" qui fait pourtant la différence ?
Le levier de l'action, je le soupçonne n'a point pour but véritable de soulever, d'actualiser quelque possible pré-défini, prêt à se donner "en force" dans l'être. On se satisfait simplement de croire qu'il le pourrait, pendant qu'en fait, dans ses mouvements plus circonstanciés, il joue un tout autre rôle, celui d'un simple rouage dans un équilibre plus général, celui de l'acceptation de ce qui est, en face de quoi tout ce qui (bien que désirable) n'est pas et ne sera probablement jamais, ne compte pas.
Concrètement, ce que je ne fais pas, mais que j'aurais aimé faire; cela n'est-il pas seulement mon "mythe personnel", ce qui devrait être accepté comme ma tache aveugle, ce qui en même temps qu'il m'empêche d'être pleinement, me permet de ne point désespérer ?
Ce sentiment que j'évoquais tout à l'heure, c'est sans doute de cela que doit s'accommoder l'esprit "philosophe". Il plonge dans cette tension, pour en livrer les lois d'équilibre, proposant par là peut-être une éthique, mais surtout croit-il un contre-pouvoir, alors qu'il s'agit peut-être fondamentalement d'une impuissance.
Qu'est-ce que peut la philosophie ? Qu'est ce que peut le philosophe ?
EDIT 26.9.09 : une possible réponse à ces deux questions : Essais III. Wittgenstein & les sortilèges du langage - Jacques Bouveresse :

Commentaires
Plutôt que de se poser la question de ce vers quoi cette tension TEND. De l'équilibre même de cette tension. En quoi résiderait-il?
Ne vaut-il pas mieux en conclure comme l'adage philosophique le dit que:
"c'est le chemin qui est le but".
Par conséquent, nous acceptons plus facilement le rééquilibrage permanent de notre existence entre espoir et désespoir,entre le mouvement volontaire de l'action et le jeu social qui nous détermine en tant qu'acteur. Tu poses une vraie question existentielle. Dénuée de toute référence directement philosophique. C'est en cela je trouve, que la question devient primordiale. Chacun est confronté de manière cyclique à la grave question de notre "utilité", de notre capacité.De ce vers quoi nous fixons notre reflexion et notre aspiration au bonheur.
A l'heure où fleurissent les lys et les lilas... Printemps et renouveau... Nous cherchons en nous-mêmes les raisons qui nous rendent actifs, acteurs, capables, créateurs, moteurs. Où est la voie? Ma voie. L'effort que nécessite la redéfinition de notre objectif, aller à contre-sens des doutes, voir se dessiner notre "tache aveugle" comme un but à atteindre est, tu as sans doute raison, un élément de cette tension qui nous maintient en vie. Mais pas seulement... Ne dit-on pas "être philosophe" pour parler de celui qui par l'usage de la sagesse a sufisamment de recul pour envisager une situation sous tous ses angles. Embrasser une vision dans son ensemble. C'est à dire, non pas garder un oeil fixé sur le but à atteindre, ni sur les raisons qui nous empêchent de l'atteindre. mais sur le chemin même. Tout réside dans l'experience.
L'apprentissage de la légerté n'est pas si éloigné de la reflexion philosophique. être léger, s'envoler, voir du dessus. Voir en grand. Prendre le chemin d'un seul regard...
La philosophie serait un va et vient permanent entre une certaine vision microscopique , l'esprit d'analyse, et une vision macroscopique, le regard du voyant. Afin de percer les mystères de l'existence. Notre propre existence. La philosophie afin d'aiguiser notre capacité au bonheur. N'est-ce pas cela, que peut la philosophie?
Préambule : Ton bulletin sur l’impuissance ( ?) m’interroge et me touche beaucoup. Mais n’ayant pas fait des études en philosophie, je ne comprends pas bien certaines expressions/concepts/questions qui sont abordés dans ce bref écrit, surtout lorsqu’il s’agit des allusions à d’ éventuels concepts philosophiques (les liens).
C’est pourquoi je voudrais en tant que simple « apprentie en sagesse » (dans le sens populaire de l’expression) te poser quelques questions sur quelques éléments de ton texte.
Dans un deuxième temps - après avoir mieux compris les propos – je te livrerai mes points de vue en rapport avec sujets traités – si tu le veux.
Le début de la première phrase me pose problème déjà. Comment dois-je comprendre « avoir le sentiment de »? Est-ce que cela signifie que tu n’est pas réellement sûr de ne pas être à ta place ou, au contraire, utilises-tu l’expression dans le sens de ‘percevoir que’, ‘se rendre compte de’ et que tu es alors sûr de ne pas être à ta place? Puis, il me manque des éléments pour savoir à quoi se réfère ici précisément ‘ne point être à sa place’ car, dans mon expérience, le contexte dans lequel cette expression est prononcée (et sur lequel ton texte reste pudique) détermine le sens qu’elle peut avoir.
Puis, si l’on peut « être à sa place » (ou non) est-ce, car quelqu’un (DIEU ?) a assigné une place à chaque individu, et ceci dans l’histoire, dans une société donnée, dans une strate sociale et une famille données, dans les différents stades de sa vie jusqu’aux aspects biologiques, sociales, culturels, privés et professionnels? Si tu posait comme vrai cette prémisse, ton levier d’action serait alors encore à découvrir en te donnant « en force » dans ce que tu es (Qui sait que DIEU a prévu pour toi ?). Si j’ai bien compris, tu ne crois pas à ce « pré-défini » et si tu ne te sens pas à ta place, cela n’a rien à faire avec cela.
Est-ce que ce que tu parle alors ici d’un autre déterminisme qui commence certes par un hasard au moment de la conception, mais qui, ensuite, dote l’individu d’une combinaison de gènes précise, le fait également naître à un moment donné de l’histoire, dans une région du monde et dans une société précises comme dans une strate sociale et dans une famille précises ? Aussi avec cette deuxième prémisse, la vie biologique, sociale, culturelle, la privée et professionnelle de l’individu serait alors - plus au moins – déterminée en ce qui concerne ses possibilités d’action, et un individu qui ne se satisfait pas de cette réalité (ce qui est) peut avoir « le sentiment de ne point être à sa place » ?
Ou finalement, n’as-tu rien à faire dans ton texte avec ces deux (ou encore d’autres) formes de déterminisme et tu parle tout simplement d’un être humain qui avait et qui a des rêves plus ou moins précis par rapport à la réalisation de ses possibilités et qui constate – en tous les cas momentanément – qu’il s’éloigne de ces rêves, et ceci de décision prise à décision prise, d’obligation à obligation, de paresse à paresse, de hasard à hasard, …? Dans ce cas, le sentiment de n’être pas à sa place, pourrait-il référer en fait à des parties d’une vie/des vies potentielle/s que pas vécue/s ?
Et est-ce que le philosophe en toi chercherait de par des constructions philosophiques à expliquer et à accepter ce malaise (ou la vie telle qu’elle se présente), tout en étant sceptique quant au succès de ces recherches ?
Que veux-tu dire exactement en parlant d’une éthique et d’un contre-pouvoir ?
Il fait tard et je t’envoie la première partie de ma réaction à ton billet avec mes très chaleureuses salutations
Lancelotte
Je me permets de répondre sous la forme d'un métaphore, qui sait d'une analogie. Je ne peux faire mieux pour l'instant.
Imaginons un carré au pays des ronds...
Il ne sait trop bien comment il s'est retrouvé là. A-t-il perdu des coins ? S'illusionne-t-il sur sa forme ? S'est-il perdu ? Il ne sait trop bien.
Il n'y a point de place pour lui ici, les chaises pour ronds, les lits pour ronds, les travaux pour ronds, tous sont inadéquats.
Est-il triste ? A-t-il le sentiment qu'il lui manque quelque chose ? En un certain sens oui : des lits des chaises carrées, des travaux carrés, tout ceci manque... Mais ceci n'existe pas.
Ainsi, s'il désire ceci, il ne le désire pas comme on désire quelque chose d'existant. Son désir ne lui permet même pas de faire des différences entre ce type de rond et celui-là, il ne peut que fantasmer sur des tâches et des objets carrés.
Devenir rond, il ne sait comment y parvenir, cela semble excéder ses possibilités.
Comment trouver du sens ? Désirer des choses rondes, mais comment ?
Il n'y pourtant qu'un monde, celui des choses rondes et lui, c'est cela qui est.
Que doit-il faire ? doit-il renoncer à ces rêves carrés sous prétexte qu'il n'y a que des ronds ? Doit-il renoncer à la quadrature de ces cercles ?
Il sait que que cette quadrature est impossible. Mais il sait aussi que ceux qui s'y sont essayés ont développés de belles méthodes, de beaux points de vues sur ce problème. Il sent que qu'il peut s'inspirer beaucoup des résultats négatifs, des tentatives d'approche, qui pour lui désignent en creux beaucoup mieux l'être véritable que la résignation au cercle.
Ainsi le carré lorsqu'il agit, ne fait point des cercles, mais les simule au mieux. Il a l'espoir que ce qu'il fait, fait sens. Il endure bien souvent l'échec, il fait partie de sa méthode, mais il ne s'y substitue pas. Il se trouve parfois bien optimiste, un peu fou, mais il n'en démord pas, il quadrille.
Il sait pourtant que se faisant il se raconte une histoire, il sait qu'il invente. Il n'est pas tout à fait lucide, mais il croit qu'il l'est davantage que ces ronds qui sont si fiers de demeurer en eux-mêmes, toujours prêt à généraliser pour la bonne cause.
Parfois le carré se met à rêver qu'il a un pouvoir. Il se dit que par son exemple, les cercles vont sortir d'eux mêmes, vont comme des compas construire des figures s'appuyant sur ses propres lignes. Il se perçoit comme le négatif qui fait avancer, permet de prendre conscience, Il symétrise sa propre situation. Mais il a sans doute tort, car deux cercles qui se croisent dessinent déjà une ligne, du moins deux points. Mais ça ça n'est pas sortir de soi-même, ce n'est point accepter, c'est comprendre, c'est abstrait, c'est insuffisant.
Le carré est donc peut-être impuissant, impuissant relativement aux ronds. Peut-être parle-t-il pourtant à ceux à qui il manque une case ?
J'ai eu soudain cette inspiration suite à ton texte, comme un aveu d'impuissance...
Chaque matin au réveil, le temps me ressaisit.
Alors que le sommeil m’a dissout dans les recoins les plus reculés de mon être, des impressions vagues et ambigües m’effleurent et me rassemblent. Confiné dans une immédiateté sensorielle, je me reconstitue dans cette épaisseur moite et silencieuse aux frontières encore brouillées. Protégé par l’émanation chaude et diffuse qui m’enveloppe, je rechigne à regagner le rivage malgré le vent qui m’y pousse. L’aiguillon ténu du réveil finira bien par me jeter par dessus bord, sur la plage encore déserte de cette journée qui commence.
Face à cette emprise, je me débats en vain, tâchant juste de repousser le moment fatidique qui mettra définitivement fin à ce repos et achèvera de me rendre à moi-même. Et je perds même un moment conscience, pris dans un tourbillon d’images confuses qu’un rêve incertain à laisser traîner sur le chemin de mes pensées naissantes. Mais de courte durée. Le mouvement de mon corps se fait plus nerveux et m’inscrit dans une durée qui prend forme et se fragmente : un geste est suivi d’un autre geste avec déjà le souvenir d’une douceur qui s’évapore. L’espace devient aussi plus stable et mieux délimité : les repères que la nuit avait éparpillés reviennent comme des lucioles traversant la brume retrouver leur habitacle.
Une fois que les sensations s’accordent et se prolongent dans l’écho de leurs souvenirs et qu’aucun signe de dissonance ne rompt le motif répété de mon identité, je peux reprendre le chemin du sillon creusé par l’habitude. La répétition du décor (pantoufles au pied du lit, gorge sèche, nuque raide) par résonance remet en branle tout un monde que j’avais quitté la veille. Au loin, le murmure de la vie extérieure s’amplifie. Le cri des enfants, le râle de la tondeuse, les oiseaux, les voitures, une porte qui s’ouvre et qui claque, toutes ces choses, comme des fils invisibles qui se tendent et se déploient, me pénètrent et tissent en moi une trame de plus en plus étendue. Et dans ce monde, je dois me lever. Une force s’empare de moi, comme surgie d’une instance qui me dépasse, et me pousse hors du lit. Me guide à travers le sombre couloir jusqu’au toilette. J’en suis l’objet, le pantin à demi conscient, me laissant traîner par elle jusqu’au miroir. Là, ma conscience achève sa mue ; de plein fouet je retrouve toute une consistance que le temps à comprimer dans ma chair.
A présent, sous la lumière crue du néon, je fixe mon attention sur ce visage. Je reconnais les traces du temps qui passe, l’assèchement et la teinte plus terne de la peau, pourtant j’arrive à peine à m’imaginer différent de ce que je suis maintenant comme si j’ai toujours été ainsi…Est-ce la mémoire qui opère un glissement progressif de ses repères ou la perception qui effectue une synthèse entre l’actuel et le souvenir ? Il me semble plutôt que derrière la surface changeante de ce visage transparaît une idée de soi qui s’est maintes fois répétée jusqu’à prendre une densité organique qui viendrait grossir et figer les traits de cette physionomie. Et de manière plus général, derrière chaque chose que l’on perçoit, non seulement on dé-couvre l’idée que nous en avions, mais que cette idée a tendance à se dérober à l’action corrosive du temps, à échapper au caractère évanescent de la vie et de la matière pour devenir immuable.
Le bruissement de l’eau qui s’écoule, l’odeur entêtante du citron des cuvettes, la douceur blanche de l’émail. Je reprends soudain conscience de ma présence ici dans ces toilettes. Je viens de me lever et mon ventre appelle la faim. Je me revois couché quelques instants plutôt dans la chaleur de mon lit et la question revient de savoir ce à quoi j’ai bien pu rêver cette nuit. Il en reste bien une impression fugace : une rencontre, une scène banale, un lieu connu mais différent. Mais cela reste dans l’ensemble insaisissable. Je n’accorde pas suffisamment de temps pour écouter ces bribes et reconstituer une histoire que je pourrais me raconter et me sentir ainsi rattaché à d’autres récits que celui que je me répète sans cesse, depuis l’instant même où mon sommeil a cessé. La pesante routine qui s’est mise en marche au réveil a comme écarté la possibilité d’atteindre cette frange fantaisiste de ma vie et va réduire cette absence nocturne en simple point de fuite que le jeu de mes pensées franchira sans peine pour rétablir les liens qui m’unissent aux grandes de lignes de mon histoire.
8h40. Mon regard a capté les chiffres rouges du cadran posé sur le porte savon. Un réalignement brutal surgit dans l’aménagement de mes pensées. Je sens comme un brusque sursaut. La roue lisse et entraînante devient roue dentée qui ordonne. L’horizon de mon présent se rétrécit et commence déjà à me serrer à la gorge. Quelques minutes encore pour me préparer avant de prendre le chemin de la mine et j’entends toujours cette voie qui me presse de descendre…t’as pris toutes tes affaires, j’ai dit 8h00, tu te souviens au téléphone, j’attends depuis 20 minutes dans cette voiture, ça va pas ! faut te réveille mon bonhomme…mince ! j’ai sûrement dû oublier ma brosse à dent et mon appareil, mais déjà nous filons à vive allure pour un weekend qui s’annonce bien rempli.
Je m’active alors dans une série de gestes bien ordonnée avec l’impression que le monde s’est détaché de moi pour suivre sa course pleine de promesses.
Mais j’ai soudain envie de me taire, car cela fait déjà beaucoup de temps que je passe sur ce texte. Non que je trouve pénible cet effort de mise en forme, bien au contraire, mais je sens que ma pensée s’arrête là, qu’un autre chemin me fait signe et que j’ai hâte d’y mettre un pas.
à la prochaine
Merci Franky, pour cette magnifique phénoménologie du réveil.
A bientôt j'espère.