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Un possible résumé de Déterminisme et libre arbitre : Entretiens présidés par Ferdinand Gonseth, recueillis et rédigés par H. S. Gagnebin, Ed. Griffon, Neuchâtel, 1944
Une thèse qui préside à la démarche de Gonseth et que l'on retrouve à la fin de
ce livre comme confirmation du succès du cheminement effectué, est que la
philosophe doit emprunter ses méthodes à celles de la science bien
comprises.
Pour ce faire, il interprète l'histoire des sciences comme le succès confirmé de l'application d'une méthode qui conduit à toujours plus d'efficacité [1] et de précision dans la prévision des phénomènes. Un des principe important de cette méthode est que certaines évidences sommaires doivent céder sous le poids de l'expérience [2].
Le choix de céder est conçu comme un signe d'ouverture qui s'oppose à la fermeture [3] de ceux qui font le choix de n'utiliser face aux défenseurs de systèmes concurrents uniquement des arguments de la même nature que leur propre système, autrement dit basé sur les mêmes principes [4] que ceux qui président à leur doctrine.
Gonseth suggère alors que dans le problème qui occupe les intervenants, c'est l'évidence sommaire de la contradiction entre les évidences propres au déterminisme et celles du libre arbitre [5] qui doit céder pour faire place à l'idée d'une complémentarité des deux points de vue. Celle-ci est bâtie sur le modèle d'une analogie avec ce qui s'est produit dans l'histoire de la physique moderne entre le point de vue corpusculaire et ondulatoire de la lumière.
Si le principe de complémentarité introduit par Niels Bohr en physique fait intervenir les implications réciproques des mesures inhérentes au principe d'indétermination d'Heisenberg, la complémentarité à l'oeuvre dans le couple déterminisme et libre arbitre doit faire du versant moral une condition du versant phénoménal et réciproquement.
Ainsi le déterminisme s'applique à la réalité de notre observation à condition de pouvoir mesurer l'espace et le temps qui sont eux-mêmes, selon Gonseth, des créations sommaires et révisables de notre esprit, qui ne les emprunte pas à l'observation, comme le pensent les empiristes. De façon réciproque le libre arbitre se manifeste par le choix d'un parti à prendre, dont on ne peut apercevoir les conséquences que si nous les prévoyons jusqu'à un certain point, à l'aide d'un déterminisme pratique.
Lors de la découverte d'un théorème par exemple, l'évidence surgit souvent tout à coup après que l'esprit ait choisi, entre hypothèses et conclusion, les données qui pourraient lui être utile [6]. Cette évidence semble alors résulter de la force des choses en même temps qu'elle consacre l'acte libre de l'esprit. La consistance relative des géométries euclidienne et lobatschewskienne témoigne de l'existence d'ordres rationnels différentes et contradictoires portant sur un même domaine.
Les ordres rationnels seraient donc des réalités humaines. Tenir compte en même temps de la valeur efficace de ces ordres rationnels et de leur relativité à notre esprit, c'est précisément fonder cette dialectique ouverte que Gonseth nomme l'idoneisme.
Notes
1On peut bien sûr demander plus de précisions concernant ce qu'on appelle l'efficacité de telle ou telle science. On dira bien entendu qu'un science est efficace si elle permet d'atteindre les fins qu'elle s'est fixée et ajouter qu'entre deux théories qui rendent les mêmes services relativement à un ensemble donné de fins on choisira la plus simple. Seulement, il se pourrait que l'évaluation de cette simplicité soit elle-même relative à d'autres fins ou valeurs qui ne relèvent pas du domaine de la prédiction ou à la production de tel ou tel phénomène. On peut penser à l'élégance des dites théories, élégance relative par conséquent à une certaine idée du beau; ou on peut songer encore à la facilité avec laquelle ont pourrait les enseigner à ceux qui ne les maîtrisent pas encore. Sur un sujet connexe, qui consiste à savoir quelle(s) hypothèse(s) modifier lorsqu'une expérience ne coïncide pas avec les prédictions d'une théorie, le holisme de W. V. Quine suggère de choisir de mutiler le moins possible ce qu'il nomme « notre schème conceptuel global », compris comme l'ensemble des dépendances logiques de toutes nos hypothèses sur le monde. Autrement dit, de ne pas toucher par exemple au principe de non-contradiction qui se trouve au centre de la nébuleuse de nos affirmations théoriques. Il insiste également sur le fait que ce n'est que la « périphérie » de cette nébuleuse qui est en contact avec l'expérience, expliquant en ceci que ce n'est pas qu'un énoncé théorique que l'on soumet à l'expérimentation, mais tout un ensemble d'énoncés. (voir par exemple Two dogmas of Empiricism ou On Simple Théories of a Complex World ou un commentaire de La poursuite de la vérité)
2Ici réside un point assez difficile à interpréter. Les exemples que Gonseth convoque à cet effet relèvent de différentes disciplines. On peut développer l'un d'entre eux un peu autrement qu'il ne l'est fait dans son livre. Historiquement, une évidence de « bon sens » consistait à supposer que le soleil tourne autour de la terre pour expliquer le jour et la nuit, théorie naïve qui fut raffinée successivement par Aristote, Eudoxe et Hipparque pour culminer avec Ptolémée. Copernic quant à lui entreprit de montrer qu'un système géocentrique rendait les mêmes services que celui de Ptolémée, notamment le mouvement rétrograde des planètes mais que le sien était plus simple. Mais c'est seulement les observations très précises de Tycho Brahé qui ont suggéré à Kepler que les anomalies dans les révolutions des planètes conçues depuis l'antiquité comme nécessairement circulaire en raison de l'autorité de la physique aristotélicienne étaient à interpréter comme des ellipses dont un des foyers était le soleil, rendant ainsi bien mieux compte de l'observation.
3Dans ce livre, les deux systèmes « fermés » qui cohabitent et s'excluent sont ceux de l'Individualiste-antidéterministe (nietzschéen?) et celui du Déterministe (qui n'est pas présent mais dont la doctrine est dans un premier temps jugée attractive par tous les intervenants) après qu'ils aient constaté à quel point la pratique déterministe montrait une efficacité indiscutable dans tous les domaines de la connaissance (des mathématiques à la sociologie en passant par la psychiatrie). La doctrine attribuée à l'individualiste est très peu explicitée. On le fait dans un premier temps citer Nietzsche : « ...Tout ce qui peut être dénombré et saisi vaut pour nous peu de chose : ce que la « compréhension » ne nous permet pas d'atteindre a pour nous plus de prix. La logique et la mécanique ne s'appliquent qu'aux choses les plus superficielles... » ou encore « La croyance en la causalité remonte à l'idée que c'est moi qui agis, au départ entre « l'âme » et son activité. C'est donc une antique superstition. »
4Ici encore, le texte n'est pas très explicite. Un protagoniste de la discussion donne l'exemple d'un Idéaliste qui défendrait son système philosophique à l'aide d'arguments idéalistes. Pour rendre concrète cette situation, il faut peut-être lui imaginer un adversaire Empiriste. Le premier (faisons le Idéaliste transcendantal, à la Kant) ne croirait pas que les sens nous fournissent des données immédiates sur le réel (chose en soi, indépendant de la pensée), mais seulement sur les phénomènes (le réel, tel qui nous apparaît, tel qu'on se le re-présente), en arguant que les conditions de possibilité de toute connaissance véritable, comme celles exprimées dans les mathématiques , impliquent l'existence de formes a priori de la sensibilité (espace et temps), qui en tant que formes de notre intuition pure (le moyen de percevoir les évidences géométriques ou arithmétiques) ne sont pas des conditions des objets en tant que choses en soi et donc pas des déterminations de ceux-ci. L'Empiriste (que je ferais empiriste logique) qui estime lui que les objets de sensations sont les seuls objets d'une connaissance véritable, et que toute autre connaissance exprimée par des « énoncés théoriques » doit en principe pouvoir être réduite logiquement à une composition de sensations élémentaires exprimé par des « énoncés observationnels », argumenterait contre l'Idéaliste que ce qu'il théorise comme « intuition pure » ou « formes a priori » ne peut pas être réduit à des faits observables.
5Ainsi que je l'ai dit dans la deuxième note, les évidences propres au déterminisme naissent du constat de l'efficacité pratique de la recherche objective, orientée par l'idée de causalité. Louis de Broglie précise d'ailleurs que si certains on dit qu'en physique quantique, il y avait encore déterminisme mais plus de causalité, il lui paraît plus naturel de dire qu'il n'y a plus de déterminisme, mais qu'il y a encore causalité en donnant à ce terme un sens élargi. Ainsi si à un phénomène A succède toujours l'un quelconque des phénomènes B1, B2, B3, ... et si, de plus, aucun des phénomènes B1, B2, B3, ... ne se produit si A ne s'est pas produit, on pourra dire que A est la cause des phénomènes B1, B2, B3, ... Il n'y aura déterminisme que dans le cas limite (ou « cas purs ») où il n'y a qu'un seul phénomène B. (d'après Initiation à la physique, traduit de l'allemand par J. DU PLESIS de GRENEDAN. Paris Flammarion, 1941, p 109-111) Les évidences propres au libre arbitre sont elles d'un genre différent. Gonseth dit qu'elles provienne « d'une dialectique qui prend en quelque sorte un mouvement contraire à la dialectique déductive. Elle ne fait pas sortir les effets de leurs causes, ou les conclusions des prémisses; au contraire elle formule les exigences pour que ce qui existe indubitablement ne soit pas niable. C'est la dialectique des conditions nécessaires, la dialectique qui remonte des fins à leurs conditions.» (p. 106) Un exemple de l'utilisation de cette dialectique est emprunté à Descartes qui après avoir douté de tout (j'ajouterais, sinon de son langage, au moins mental) se rendait compte que pour douter il fallait qu'il pense et que pour penser il fallait qu'il soit : cogito ergo sum. Les évidences propres au libre arbitre, nous dit Gonseth, vont pouvoir être identifiées en remplaçant le cogito par l'existence incontestable de la connaissance objective et en cherchant ses conditions préalables. Parmi celles-ci l'intervenant mathématicien rappelle que la pratique des mathématiques implique une certaine liberté, comme celle de faire une hypothèse ou de supposer vrai se que l'on veut montrer être faux. Un autre intervenant cherche ensuite à démontrer que la vérité implique une certaine liberté, suivant en ceci Spinoza (Etique Iième partie, prop. XLII, scolie) En effet la vérité est à comprendre comme sa propre norme que l'on peu suivre ou enfreindre. Ainsi, il faut distinguer norme et loi. Une loi physique ne peut cesser de s'appliquer, alors que la vérité est une norme, qui fonctionne comme une règle. Je peux par exemple dans un calcul physique tenir compte d'une loi mais ne pas appliquer la règle qui impose de se servir d'un système d'unités homogènes. Le vrai implique donc une certaine indépendance (ou autonomie) de l'esprit pour saisir le vrai et le rendre opérant. En ce sens, si le déterminisme absolu était vrai, nous serions totalement déterminés dans nos démarches, qu'elle soient conformes aux règles ou qu'elles les enfreignent. Il n'y aurai donc plus ni vrai ni faux. ( pages 109-111).
6Je me permets de citer Henri Poincaré dans Sciences et Méthode, Chapitre III : « Une démonstration mathématique n'est pas une simple juxtaposition de syllogismes, ce sont des syllogismes placés dans un certain ordre, et l'ordre dans lequel ces éléments sont placés est beaucoup plus important que ne le sont ces éléments eux-mêmes. (...) Qu'est-ce, en effet, que l'invention mathématique ? Elle ne consiste pas à faire de nouvelles combinaisons avec des êtres mathématiques déjà connus. Cela, n'importe qui pourrait le faire, mais les combinaisons que l'on pourrait former ainsi seraient en nombre infini, et le plus grand nombre serait absolument dépourvu d'intérêt. Inventer, cela consiste précisément à ne pas construire les combinaisons inutiles et à construire celles qui sont utiles et qui ne sont qu'une infime minorité. Inventer, c'est discerner, c'est choisir. » Dans la suite de ce texte Poincaré suggère l'hypothèse d'un inconscient libre, mais orienté par le travail préalable de la conscience, qui serait opérant pendant les périodes de repos du travail mathématique conscient et même perceptible pendant des périodes d'intense excitation physique.
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